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Quand la littérature devient musique

22 Sep 2026

Octobre est à nos portes avec ses airs de mystère ; le moment est idéal pour se laisser envoûter par des œuvres où la musique joue les conteuses.

Les compositeurs empruntent régulièrement aux grands récits littéraires : romans, contes populaires et œuvres théâtrales sont des sources d’inspiration inépuisables, que chacun.e peut revisiter avec sa propre sensibilité et les préoccupations de son époque.

Chose certaine, derrière chaque adaptation se cache tout un art de la traduction : celui ou celle qui compose doit trouver des équivalents purement musicaux à ce que les mots racontent. Un personnage devient un thème appelé à être sans cesse repris et transformé au fil de l’histoire; une action se traduit par un geste orchestral, comme une ligne qui monte, un rythme qui s’accélère, une couleur d’instrument précise pour évoquer telle présence ou telle émotion. Le défi du compositeur n’est donc pas de raconter une histoire note par note, mais de lui trouver un équivalent sensible, une façon de la faire ressentir plutôt que de la décrire.

Voici des exemples marquants de cette transposition entre les deux formes d’art, où les mots cèdent la place aux notes sans jamais perdre leur pouvoir de fascination.

En tant que genre littéraire, le théâtre a toujours offert aux compositeurs un terrain fertile : des personnages déjà vivants, des conflits déjà dessinés… il n’y a plus qu’à leur donner une voix orchestrale !

L’incontournable Roméo et Juliette de Shakespeare aura inspiré à Leonard Bernstein l’une des transpositions les plus audacieuses du répertoire : dans West Side Story, la tragédie amoureuse migre vers le New York des années 1950, où les Montaigu et les Capulet deviennent les Jets et les Sharks. La fatalité demeure la même, mais elle se raconte désormais dans la langue du jazz, entre danse et grands élans lyriques.

Le Faust de Goethe trouve quant à lui son pendant chez Hector Berlioz, qui compose La Damnation de Faust, une légende dramatique flamboyante où chœurs, solistes et orchestre suivent le pacte du savant vieillissant avec le démon Méphistophélès. C’est un voyage musical entre ciel et enfer, propulsé par une orchestration débordante d’invention.

Certains récits, nés d’un folklore lointain, traversent les frontières et se réinventent à leur tour en musique.

Edvard Grieg, féru de folklore norvégien, habille de musique le Peer Gynt d’Henrik Ibsen, un personnage rêveur et vantard qui traverse mille aventures rocambolesques. Sa musique de scène, devenue depuis deux suites symphoniques à part entière, nous fait tour à tour ressentir la douceur d’Au matin et l’atmosphère menaçante de Dans l’antre du roi de la montagne, peuplé de trolls.

Le thème de ce dernier air, si connu, ne reprend pas de motifs issus de la musique folklorique, mais il en épouse certes l’esprit, avec sa mélodie simple, répétée en boucle, qui s’emballe comme dans une danse populaire scandinave.

Le folklore russe nourrit quant à lui L’Oiseau de feu d’Igor Stravinski, ballet composé pour les Ballets russes de Serge Diaghilev : un prince y affronte le redoutable sorcier Kachtcheï avec l’aide d’un oiseau magique aux plumes d’or. Le triomphe de cette partition, qu’il signe à seulement 28 ans, propulse Stravinski sur la scène internationale et scelle sa collaboration avec Diaghilev. Cette association donnera naissance trois ans plus tard au génial et controversé Sacre du printemps, qui puise à nouveau dans les traditions païennes slaves.

Et puisque la saison s’y prête, faisons un petit détour par les sentiers plus sombres et macabres de l’inspiration musicale, semés de sortilèges, de secrets inavouables et de sabbats nocturnes.

Du côté des contes de Charles Perrault, Béla Bartók s’attaque à Barbe-Bleue dans son unique opéra, Le Château de Barbe-Bleue. Derrière chaque porte qu’ouvre le personnage de Judith se cache un secret plus sombre que le précédent, et la musique, dense et psychologique, en épouse chaque frisson.

C’est un poème de Goethe qui inspire à Paul Dukas son célèbre scherzo symphonique L’Apprenti sorcier : les balais ensorcelés, qui se multiplient hors de tout contrôle, trouvent dans l’orchestre un allié parfait pour raconter l’inimitable chaos popularisé à l’écran grâce au film Fantasia de Disney. Le thème, d’abord espiègle et rendu par les bassons, enfle en vagues montantes à travers les cordes avant que tout l’orchestre ne sombre dans l’affolement général.

Modeste Moussorgski, de son côté, s’empare d’une nouvelle de Nicolas Gogol pour composer Une nuit sur le mont Chauve, où un sabbat de sorcières convoque tous les esprits de la nuit avant d’être chassé par les cloches de l’aube. (Voilà la trame sonore de votre soirée d’Halloween toute trouvée !)

D’autres compositeurs, enfin, se tournent bien entendu vers le roman ou reviennent au théâtre par une tout autre porte pour dresser le portrait musical de personnages complexes, parfois plus grands que nature.

George Gershwin s’inspire du roman Porgy de DuBose Heyward pour composer Porgy and Bess, considéré comme le premier grand opéra américain. Entre airs populaires et forme lyrique, l’œuvre raconte avec une humanité bouleversante la vie d’une communauté de Charleston, en Caroline du Sud.

Duke Ellington et Billy Strayhorn, eux, revisitent aussi Shakespeare en passant par le jazz : leur suite Such Sweet Thunder reprend une douzaine de personnages et de scènes du dramaturge, de Roméo et Juliette au Songe d’une nuit d’été, avec la liberté rythmique et les couleurs propres au grand orchestre de jazz.

Shakespeare, Goethe, Perrault, Gogol, Ibsen… la liste pourrait s’allonger encore longtemps, et c’est bien là tout l’intérêt des liens entre musique et littérature : les exemples foisonnent et peuplent le répertoire, souvent même à notre insu. Lorsqu’une œuvre musicale vous transporte (ou vous hante), il y a fort à parier qu’un récit fascinant se cache derrière les notes, prêt à être exploré pour pousser plus loin l’enchantement.