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La symphonie du joueur

29 Oct 2026
Deux mains tiennent une manette de jeu vidéo dans la pénombre, éclairées de lumière violette et bleue.

Créer une partition qui s’adapte à chaque geste et qui doit durer des dizaines d’heures sans lasser? C’est là le défi d’une nouvelle musique symphonique (oui, oui) bien ancrée dans notre époque : celle du jeu vidéo.

Un guerrier traverse une plaine battue par le vent. Quelques cordes graves l’accompagnent, puis elles s’effacent dès qu’il pénètre dans un village. Personne n’a rien annoncé et pourtant l’ambiance sonore a changé.

La musique de jeu vidéo, souvent interprétée par de vrais orchestres et écrite par des compositeurs de métier, fait participer le joueur d’une manière tout à fait inédite. Pour ses créateurs, l’exigence de la démarche rejoint celle de la composition d’une symphonie: penser la musique selon un plan d’ensemble, avec des tensions et des détentes, et une palette d’instruments et de timbres choisie avec soin. S’y rajoute cependant un nouveau paramètre: celui de l’interactivité. Comment résoudre ce casse-tête musical?

Premier mal de tête: dans un jeu, personne ne sait combien de temps le joueur restera dans un lieu ni ce qu’il y fera. La musique doit donc se répéter sans qu’on entende la couture, ou changer au bon moment. Une façon courante d’y arriver consiste à superposer des couches. Des cordes douces peuvent accompagner l’exploration, et des percussions s’y ajouter quand un ennemi surgit, par exemple.

Concrètement, le jeu surveille en permanence la distance d’un ennemi, l’état de santé du personnage et l’endroit où se trouve le joueur. Quant à la position, des balises invisibles, placées dans le décor, déclenchent un nouveau morceau dès qu’on les franchit. Des logiciels spécialisés, dont les plus connus sont Wwise et FMOD, relient ensuite toutes ces pièces musicales au code du jeu, et de nombreux compositeurs doivent apprendre à maîtriser ces outils.

Toute cette mécanique sert à faire naître la bonne émotion sans détourner l’attention du joueur. Reste le deuxième mal de tête: ne jamais lasser. Qui tient la manette entendra un même thème beaucoup plus souvent qu’un auditeur en salle ou un spectateur de film, et les compositeurs doivent donc éviter qu’il sonne toujours identique. Le même thème peut ainsi revenir joué par une flûte seule dans le calme, puis par tout l’orchestre au moment du combat. Un peu comme dans le Boléro de Ravel, où la mélodie change de couleur à chaque instrument qui la reprend.

L’écriture doit aussi épouser l’esprit du jeu tout en restant au goût du jour. Pour Assassin’s Creed Valhalla, conçu à Montréal par Ubisoft et campé à l’époque des Vikings, les compositeurs Jesper Kyd et Sarah Schachner ont signé ensemble une partition qui mêle orchestre, synthétiseurs analogiques et sonorités nordiques. Einar Selvik, compositeur et interprète du groupe norvégien Wardruna, y a apporté sa connaissance des instruments scandinaves anciens, dont la lyre à archet et le lur, un long cor nordique.

La violoniste Stephanie Economou, tout juste entrée dans le monde du jeu vidéo, a ensuite signé la musique de Dawn of Ragnarök, une extension de Valhalla. Dans la continuité de l’ambiance sonore créée par ses prédecesseurs, elle y a ajouté sa propre sensibilité en mêlant cordes orchestrales et black métal, avec des guitares bien lourdes. Cette partition a d’ailleurs remporté en février 2023 le tout premier Grammy de la catégorie consacrée aux musiques de jeu vidéo.

Qu’une bande sonore de jeu reçoive un prix plutôt associé aux genres musicaux populaires montre que, malgré son côté interactif, il s’agit bien d’une oeuvre à part entière, qui parle à son époque et s’apprécie pour elle-même. De nombreuses partitions connaissent un vif succès sur disque comme sur scène, à l’image de la musique de cinéma reprise en concert. Cela s’explique peut-être par le grandiose et l’émotion qu’elles évoquent si souvent et par le temps que les gamers passent à leurs côtés, qui les rend familières au point que l’on veuille en prolonger l’écoute hors du contexte du jeu.

Sous les sonorités modernes, les codes de la tradition orchestrale, travaillés depuis des siècles, restent donc à l’œuvre. Or, même si le joueur s’en imprègne de façon plutôt inconsciente, son oreille finit par s’aiguiser à leur contact. Et c’est en suivant le fil d’Ariane d’une mélodie, en reconnaissant un chœur qui enfle ou des cordes qui s’assombrissent, qu’il dirige ses pas et progresse dans le récit.

On pourrait dire de notre guerrier de la plaine qu’il développe une écoute « participative », et lui révéler que, manette en main, il dirige au fond sa propre symphonie.